Ithaque 

« Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences. Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse.Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.

Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d’été, où (avec quelles délices!) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises : nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d’entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.

Garde sans cesse Ithaque présente dans ton esprit. Ton but final est d’y parvenir, mais n’écourte pas ton voyage : mieux vaut qu’il dure de longues années et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné en chemin, sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.

Ithaque t’a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n’a plus rien à te donner. Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé. Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques. »

Constantin Cavafy Poèmes Gallimard 1978 ,Traduction de Marguerite Yourcenar

Le poème, dit Lawrence Durrell, se déroule avec une beauté majestueuse où rythme et sens sont indissolubles : « Ne vous énervez pas, ne précipitez pas votre voyage, prenez des années au contraire, faites en sorte d’être vieux quand vous arriverez et n’attendez pas d’Ithaque qu’elle vous enrichisse. Elle vous a offert un merveilleux voyage, et maintenant il ne lui reste plus rien à donner. Et si vous la trouvez pauvre, eh bien, Ithaque ne vous aura pas trompés. Car maintenant vous comprendrez parfaitement ce que peuvent vouloir dire toutes les Ithaques humaines ».

Résolument tournée vers l’Antiquité gréco-romaine, l’œuvre de Constantin Cavafy, poète grec d’Alexandrie (1863-1933) puise aux sources de la culture méditerranéenne. Il doit sa notoriété en France à Marguerite Yourcenar, éprise d’hellénisme, qui a traduit ses poèmes et lui a consacré un long texte dans Sous bénéfice d’inventaire. L’œuvre de Cavafy est une poésie brûlante de la Méditerranée et de la mémoire.

A voir aussi:

Grèce,Lawrence Durrell – L’Île de Prospero

Lawrence Durrell et Corfou

Les dieux grecs


1 commentaire

Mermed · 9 décembre 2020 à 16 h 21 min

Bonjour
en ces temps propices aux lectures voici le texte que j’ai écrit autour de Cavafy, s’il a un peu retenu votre attention, vous trouver d’autres travaux – proches ou non sur mon blog http://holophernes.over-blog.com/ effeuillements livresques et épanchements maltés. Sans vergogne, j’entremèle parfois mes mots à des mot de personnes de talent. En espérant que vous y trouverez un peu d’intérêt.. Courtoisement

Cavafy
Il y a ceux dont les noms sont dans notre mémoire,
Alexandre Jannée, petit- fils de Simon Macchabée, y retrouve sa famille;
Il y a celui que l’on a croisé un jour, il y a bien longtemps, dans les ruines de Mystra, Théophile Paléologue,
le mathématicien lettré, parent du dernier empereur de la ville ;
il y a ceux qui sont presque des familiers, Apollonius de Thyane que l’on priait avec Sévère Alexandre ;
et puis,
il y a tous ceux que l’on ne croise que chez Cavafy,
Jean Cantacuzène, Anne Commène,
Et aussi Oropherne –
lui on s’en souvient,
on le voyait dans les éclairs
au-dessus des ruines du château d’Olipherne,
aider Judith à brandir la tête d’Holopherne.
Je demande l’indulgence pour cette facilité que je m’accorde, juste gâterie après la très raide montée jusqu’aux ruines d’Olipherne.
Ces noms, quelquefois imaginés,
à chaque lecture ils reviennent à nous,
comme des voisins,
dont on connaît le visage, le nom,
et rien d’autre,
parce que l’on laisse le mystère – ou l’indifférence…
dissimuler les ruines des vies gâchées,
tandis que nous imaginons ce qui nous attend,
le pesant ennui d’hier;
mais peut-être retrouverons-nous, assis au café
à la table voisine,
le désir qui était le nôtre
dans cet après-midi d’été,
c’était, oui, c’était il y a longtemps,
ce souvenir qu’a gardé notre corps d’avoir été tant aimé,
en ces temps où déjà les poèmes de Constantin
accompagnaient nos mélancolies.

Je lis Cavafy dans la traduction de Marguerite Yourcenar, et je lis Cavafis dans la traduction de Dominique Grandmont (Les deux livres dans la collection Poésie/Gallimard)
Je cite ici des mots des poèmes suivants : La ville, Monotonie, La Table voisine, Rappelle-toi mon corps.
© Mermed

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