L’Hôtel Savoy, sur la Promenade des Anglais à Nice, non loin du Rhul, était avec l’Hôtel Drouot à Paris, le centre de ventes aux enchères de collections issues de la spoliation de familles juives. Hitler et Göring s’y servaient, via des marchands d’art ou des mandataires.

Du 24 au 27 juin 1942 a lieu la vente de la collection d’un amateur parisien dans le hall du Savoy Palace. Seul le procès-verbal de la vente indique le nom du collectionneur: Armand Isaac Dorville, avocat parisien et homme politique, petit-fils du fondateur de l’œuvre philanthropique La Bienfaisance israélite. Traqué par les nazis, il a fui dès l’été 1940 vers le Sud-Ouest, à Cubjac. où il décède le 28 juillet 1941.

Les héritiers nus-propriétaires de Dorville, de confession juive, ne pouvaient entrer en possession de la succession de leur frère et oncle. Un administrateur provisoire désigné par le Commissariat général aux questions juives se chargeait d’obtenir rapidement le règlement de la succession en général et de la collection d’art en particulier. Il s’agissait d’organiser au plus vite une vente colossale et d’en assurer le succès.

Dans un souci de publicité, une annonce paraissait bientôt dans La Gazette de l’Hôtel Drouot. La vente se fit à Nice, une ville située en zone ­libre où résidaient sans doute moins de spécialistes des œuvres mais davantage de ­riches acheteurs potentiels. Répartie en 450 lots, la vente comprenait quatre toiles de Pierre Bonnard, cinq de ­Thomas Couture, sept de Félix Vallotton, neuf d’Edouard Vuillard, deux d’Auguste ­Renoir et une aquarelle d’Edouard Manet. En vente également, 95 aquarelles de Constantin Guys et 34 peintures, aquarelles et gouaches de Jean-Louis ­Forain, ainsi que des œuvres d’Eugène Delacroix. A cela s’ajoutaient des cires originales, des bronzes et des terres cuites de Carpeaux, Rodin, etc.

Comme il fallait s’y attendre, ces enchères rencontrèrent un franc succès. Le produit dépendant de la réalisation de la vente fut remis à l’administrateur provisoire : l’instrument de Vichy au service de la ­« déjudaïsation » de la France put ainsi s’emparer des liquidités générées par la vente de la collection Dorville.

attribuée à Edouard Manet, Jeune femme couchée en costume espagnol.aquarelle 16×23 cm 1862

Un des clous de la vente est une aquarelle d’Édouard Manet intitulée Jeune femme couchée en costume espagnol. Les enchères s’envolent. Le musée du Louvre préempte. L’aquarelle est réservée au musée du Louvre, qui a deux semaines pour concrétiser la transaction, contre la somme de 320.000 francs. Mais l’administration des Beaux-Arts renonce finalement le 7 juillet à ce droit de préemption sur l’aquarelle de Manet.

Cette aquarelle semble être une oeuvre préparatoire d’une peinture à l’huile de 1862-1863.

 

Edouard Manet ,Jeune femme couchée en costume espagnol.huile sur toile 1862, 94×113 cm

Le modèle, une femme un peu épaisse serait la maîtresse de Nadar, ou celle de Charles Baudelaire, mais on ne connaît pas son identité exacte. Elle est vêtue d’un costume espagnol d’homme, ce qui correspond aux codes érotiques de l’époque où le costume masculin était d’usage constant dans la galanterie, car le pantalon souligne les formes du corps beaucoup mieux que les robes. Ces tableaux correspondent à la période hispanique de Manet qui  se rendra en Espagne quelques années plus tard, en 1865.

Ces deux tableaux sont conservés aux Etats-Unis à New Hawen non loin de New-York à la Yale University Art Gallery.

La fiche correspondant à l’aquarelle mentionne bien la vente de cette oeuvre à Nice les 24-28 Juin 1942 et son origine collection Dorville.Cette oeuvre a pu être située,ce n’est pas le cas de la quasi-totalité des lots vendus à Nice dont on ignore ce qu’ils sont devenus et même si les ayants droit ­d’Armand Isaac Dorville en connaissent l’existence.

A lire  :Emmanuelle Polack et Bertrand Dorléac Le marché de l’art sous l’Occupation: 1940-1944, Tallandier, 2019

Catégories : HistoirePeinture

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