dessin Michel Bois

« J’avais huit ans.A ce moment de ma vie,rien ne paraissait plus important que le base-ball. Mon équipe,c’était les New-York Giants,et je suivais avec toute la dévotion d’un vrai croyant les exploits de ces hommes coiffés de noir et d’orange.Aujourd’hui,quand je repense à cette équipe qui n’existe plus,je peux encore aligner les noms de presque tous les joueurs inscrits au rôle.Alvin Dark,Whitey Lockman,Don Mueller,Jonhny Antonelli,Monte Irvin,Hoyt Wilhem.Mais aucun ne me semblait plus grand,plus parfait,plus digne d’admiration que Willie Mays,l’incandescent »Say-Key Kid ».

Ce printemps là,on m’a emmené à mon premier match de grande ligue.Des amis de mes parents avaient une loge aux Polo Grounds.,et un soir de mai nous sommes allés voir en groupe les Giants jouer contre les Milwaukies Braves.Je ne sais plus qui a gagné,je ne me souviens pas d’un seul détail du jeu,mais je me rappelle qu’après la fin du match mes parents et leurs amis sont restés à discuter jusqu’à ce que tous les autres spectateurs soient partis.Ils ont tant tardé pour gagner la sortie du champ extérieur,la seule qui fût encore ouverte,nous avons dû traverser le polygone.Il se trouve que cette sortie était située juste au dessous du vestiaire des joueurs.

Nous étions presque arrivés au mur quand j’ai aperçu Willie Mays.Il n’y avait aucun doute,c’était lui.C’était Willie Mays, qui avait déjà changé de tenue et se tenait là en vêtements civils,à quelques pas de moi.J’ai forcé mes jambes à marcher vers lui et alors prenant mon courage à deux mains,j’ai obligé ma bouche à articuler quelques mots:M Mays,ai-je-dit,pourrai-je avoir un autographe,s’il vous plaît?

Il avait tout au plus vingt-quatre ans,et pourtant j’aurais été incapable de prononcer son prénom.

Sa réaction à ma question fut brusque mais aimable.Bien sûr,fiston,bien sûr,dit-il.T’as un crayon?Il était si plein de vie,je m’en souviens,si débordant d’énergie juvénile,qu’il n’arrêtait pas de sautiller en me parlant.

Je n’avais pas de crayon,et j’ai donc demandé à mon père si je pouvais lui emprunter le sien.Il n’en avait pas non plus.Ni,en définitive,aucun des autres adultes.

Et le grand Willie Mays nous regardait en silence.Quand il fut évident que personne dans notre groupe n’avait de quoi écrire,il se tourna vers moi avec un haussement  d’épaules.Désolé,fiston,dit-il. Pas de crayon,pas d’autographe.Il sortit du stade et s’éloigna dans la nuit.

Je ne voulais pas pleurer,mais les larmes se mirent à m’inonder les joues et je ne pouvais rien pour les arrêter.Pis encore,j’ai pleuré pendant tout le trajet en voiture jusqu’à la maison.Oui,la déception m’écrasait,mais aussi je me sentais furieux contre moi-même à cause de mon incapacité à maîtriser ces larmes.Je n’étais plus un bébé.J’avais huit ans,et un garçon de mon âge n’aurait pas dû pleurer pour une chose pareille.Non seulement,je n’avais pas l’autographe de Willie Mays,mais je n’avais rien d’autre.La vie m’avait mis à l’épreuve, et je m’étais trouvé déficient à tous égards.

Depuis ce soir là,j’ai toujours eu un crayon sur moi,où que j’aille.J’ai pris l’habitude de ne jamais sortir de chez moi sans m’assurer que j’avais un crayon en poche.Non par ce que j’avais idée de ce que je ferais avec ce crayon,mais parce que je ne voulais plus être pris au dépourvu.Je m’étais laissé prendre une fois,et je n’étais pas prêt à laisser ça se reproduire.

Si les années m’ont appris une chose,c’est ceci:du moment qu’on a un crayon en poche,il y a de fortes chances pour qu’un jour ou l’autre on soit tenté de s’en servir.

Et je le dis volontiers à mes enfants,c’est comme ça que je suis devenu écrivain »

Paul Auster 1995,Pourquoi écrire? Actes Sud.

Paul Auster, né le  à Newark, New Jersey, aux États-Unis, est un écrivain, scénariste et réalisateur américain. Une partie de son œuvre évoque la ville de New York, notamment le quartier de Brooklyn où il vit. D’abord traducteur de poètes français, il écrit des poèmes avant de se tourner vers le roman et ,à partir des années 1990 ,de réaliser aussi quelques films.

Catégories : Littérature

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