….«En automne,Ossokine s’était embauché pour les vendanges.Les quinze premiers jours de septembre,l’île était devenue silencieuse,les champs déserts:les paysans étaient occupés à nettoyer leurs caves et à soufrer leurs tonneaux de mille litres.Tout Saint-Denis sentait le bouchon.Les vins de l’année passée,devenus aigres,étaient versés sur le sol en ciment des granges où se trouvaient les tonneaux,puis mélangés de terre et de fumier,balayés au dehors.Dans les rues de la petite ville coulaient de longs ruisseaux rougeâtres.On réparait et on graissait les pressoirs.

Autour des granges il y avait des rangées de tonneaux ovales cerclés de fer et remplis d’eau jusqu’au bord:on devait ensuite y verser les raisins des paniers de vendanges.Ce tonneau s’appelait « une basse »:plein de raisin écrasés,il pesait cinquante kilos ou même plus.Lorsqu’on allait vendanger,on les chargeait sur une charrette.A midi et le soir leur contenu était répandu sur le sol en ciment des caves.

Les grappes à demi écrasées étaient ramassées à la fourche;on les envoyaient sous le pressoir et le jus coulait dans une rigole,vers une citerne en ciment d’où on le pompait pour l’envoyer dans les grands tonneaux.Les basses étaient en quelque sorte l’horloge des vendanges:lorsqu’on avait rempli douze basses, on pouvait aller déjeuner.C’était aussi un moyen de mesurer la récolte:on comptait les basses remplies dans chaque champ et,selon leur nombre,le propriétaire devenait joyeux ou triste.

Tout se passait autour de ces tonneaux ventrus,sonores et peu commodes à manier.On en prenait grand soin:on les nettoyaient,on calfeutrait les fissures,on les laissait dans la rue,sous la

pluie afin de les faire gonfler.Par une habitude qui s’était conservée où il n’y avait pas de chemin entre les rangées de vigne,mais seulement de très étroits sentiers le long desquels on transportait les basses à dos d’âne,on les comptait par deux;deux basses composaient une somme.Une bonne récolte de raisin donnait trois sommes pour cent pieds de vigne.Dans les champs,les grappes commençaient à mûrir. C’était déjà l’automne,mais un soleil encore chaud caressait les fruits bleu sombre et jaune et les rendaient plus doux.Les paysans supposaient que cette année-là la récolte serait plus abondante(il n’avait pas assez plu en juillet et en août),mais que les fruits seraient très sucrés;ce qu’on avait perdu en quantité de vin serait gagné en degré d’alcool:c’était le raisin le plus doux qui donne le plus haut degré d’alcool.

[….]

A la mi-septembre,les vendanges commencèrent.Un soleil bas avait dispersé la brume du matin.Dans les champs il y avait une épaisse couche de rosée.L’air était plein des l’odeur forte des bouchons,des pommes mûres et des algues pourrissantes. Au loin,au delà des dunes couvertes d’une herbe piquante,on entendait le roulement de l’océan.Des alouettes invisibles chantaient.Dans tous les champs,autour de Saint-Denis,de longues charrettes à deux roues se traînaient lentement comme des navires entre les vagues bouclées des vignes.Elles étaient chargées de tonneaux ovales ouverts en partie supérieure,des basses de vendange.Leurs roues énormes suivaient de profondes ornières creusées dans le chemin et elles tanguaient comme le pont d’un navire….. »

Vadim Andreyev, Champ sauvage, Local éditions 2019

Né en Russie, apatride, Vadim Andreyev est arrivé en France en 1924 et il y a vécu jusqu’à la fin des années 40. Durant les années 50 et 60, il travaille au sein de la délégation soviétique à l’ONU, à New-York puis à Genève.

Lors d’un voyage en URSS,au lendemain de la destitution de Nikita Khrouchtchev,Vadim Andreyev est mis en relation avec Alexandre Soljenitsyne qui en bute à une surveillance permanente des agents du KGB,cherche à faire sortir d’URSS les microfilms du Premier Cercle et de l’Archipel du Goulag.Le 31 octobre 1964,ces microfilms franchissent la frontière dans la poche de l’imperméable de Vadim Andreyev.De retour à Genève,il les transmettra à sa fille Olga et à son mari Henry Carlisle,qui assureront leur traduction et leur publication aux USA

En mai 1940, à vélo depuis la région parisienne, il avait rejoint sa famille à Saint-Denis, sur une île d’Oléron bientôt occupée par les nazis. Il y restera jusqu’à son évacuation en janvier 45. Pendant ces presque 5 ans, il se rapprochera des résistants locaux et les mettra en relation avec des soldats soviétiques enrôlés de force dans l’armée nazie.

Dans Champ Sauvage,l’auteur établit un portrait captivant de la vie dans une île d’Oléron en proie aux brimades et aux exactions des troupes d’occupation.

Les cartes postales reproduites afin d’illustrer cet extrait de livre datent du début du siècle dernier mais rendent compte des conditions dans lesquelles se faisaient les vendanges dans l’Île d’Oléron et ce jusqu’aux années 1950-60.

 

 


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