Philippe Pelletier, né le 7 février 1956, est un enseignant-chercheur, géographe libertaire français spécialiste du Japon, où il a résidé et travaillé pendant huit ans.Il décrit et analyse le nouvel ordonnancement de l’espace public à Tokyo.

aquarelle Michel Bois 22×27 cm

« Yebisu Garden Place est également un quartier très populaire.Seize millions de personnes ont visité le Grand Beer Hall en 1994,l’année de l’ouverture,plus qu’à Disneyland Tokyo et quatre fois plus que prévu.Il s’agit de « touristes urbains »,de consommateurs à la fois de biens(grands magasins,bière…)et d’un nouvel espace public.En fait,cet espace public est totalement privé.S’il n’est pas entouré de barrières et s’il est facilement accessible,il est bien protégé par sa cohorte de gardes privés et par ses accès guidés.Une allée spéciale conduit les consommateurs dès la sortie de la gare JR d’Ebisu,à travers un long tube(le sky walk de 400 m de long,avec une succession de tapis roulants qui permettent d’effectuer le trajet en trois minutes)jusqu’à la principale entrée,frontale de la Yebisu Garden Place:la piazza d’entrée(Marionette Clock Square).Puis un long et large plan incliné conduit au « central square »,où se trouvent fontaines et cafés. Entourée par les boutiques et le grand magasin Mitsukoshi(qui appartient au groupe Mitsui),cette « place » est recouverte par une gigantesque verrière.A droite:la tour principale des bureaux;devant le restaurant Taillevant-Robuchon;derrière:les immeubles de logements et d’hôtel.Dallage,pavage et végétation sont lisses et fignolés.La richesse transpire par tous les détails.

La logique est ici totalement commerciale.Même le musée privé de la bière Ebisu,à l’entrée libre,est bien mieux situé que le musée métropolitain de la photographie,à l’entrée payante.Le logo et la présence de Sapporo Cie sont partout.Cet « espace à utilité publique »se situe sur un territoire « plus que privé ».C’est un espace de mobilité,cette extrême vertu de la post-modernité et du capitalisme flexible.Le consommateur doit bouger.Et s’il veut s’asseoir,il ne trouvera pas des bancs mais des cafés.Il n’est pas obligé d’acheter mais il transite par le monde marchand.La place d’entrée n’a rien de l’agora du peuple.On n’y fait que passer,à moins de regarder debout le carillon installé là.Cet espace est aussi vide que la place des citoyens construite devant le nouvel hôtel tel de ville de Tokyo à Shinjuku.

A Yebisu Garden Place,l’ambition de créer un nouveau paysage urbain n’est pas relié aux schémas traditionnels  du consensus spatial japonais,excepté le logo du dragon Yebisu,symbole des bières Sapporo.L’anglais est également utilisé pour promouvoir une image de modernité(garden place),d’une façon ambiguë car cette expression fait allusion aux garden cities qui n’ont pas grand chose à voir avec la Yebisu Garden Place. Néanmoins,il se dégage une façon typiquement japonaise de juxtaposer différentes architectures et atmosphères,toutes liées à l’idée de luxe,version française.Pour le tout-venant s’offrent cafés-terrasses,boulangerie et pâtisserie françaises.Même le Mac Donald’s glocal a pris le nom de Mac Café.Les plus aisés peuvent fréquenter le restaurant Taillevent-Robuchon,qui est installé qui installé dans un bâtiment reproduisant à l’identique un château classique,avec des matériaux(pierre,tuiles…)spécialement et richement importés de France.En cherchant bien,on peut trouver un petit sanctuaire shintô installé à l’arrière du siège social de Sapporo Cie.L’ensemble ressemble plus à un mall américain qu’à la place des Vosges.

Sous ses apparences extérieures et ses formes,la Yebisu Garden Place n’est pas le vrai monde,mais un compromis entre Ginza,Disneyland et Moulinsart,une bulle intemporelle,avec ses images artificielles en Technicolor,un véritable miroir de la période de bulle elle-même. Et ça marche. »

« Glocal Tokyo »

Revue Daruma n°3 Editions Philippe Picquier 1998 Le Goût de Tokyo Mercure de France 2014


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