L’Irlande,Seamus Heaney Prix Nobel de Littérature 1995

Si l’Irlande nous touche beaucoup, c’est sans doute parce qu’elle a tant souffert autrefois. Ce pays magnifique, où les paysages parlent au cœur, est peuplé de fantômes.
On ne peut oublier la résonance mythique des paysages irlandais, marqués par l’Histoire et par les légendes, et la palette des nombreux tons de vert laissés par la pluie une fois le soleil revenu.
L’île verte, sans échapper à son turbulent passé, qu’il soit glorieux ou tragique, porte une nature magnifique, une identité culturelle profonde, une histoire tourmentée et une grande chaleur humaine.

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Irlande,aquarelle Michel Bois

Inishbofin un dimanche matin.
Soleil, fumée de tourbe, mouettes, diesel, cales des navires.
On nous aidait à descendre l’un après l’autre
Sur une embarcation que chaque passager faisait tanguer
Dans un vacillement sinistre, avant de nous serrer
Sur les bancs de traverse, par petits groupes craintifs,
Obéissants et mal à l’aise ; nul ne parlait que l’équipage
À chaque immersion des plats-bords
Qui semblaient près de prendre l’eau.
Malgré le calme de la mer,
Les secousses du moteur obligeaient le pilote
À maintenir son équilibre en manœuvrant la barre :
La réticence et le poids de l’embarcation m’emplissaient
D’épouvante. Cela même qui garantissait notre salut
– soubresauts, légèreté, mouvement –
Faisait ma terreur. À chaque instant
De cette traversée, à la surface régulière
D’une eau profonde et calme, dont on voyait le fond,
C’était comme si j’observais la scène de très haut,
Sur un autre bateau voguant parmi les airs, effaré
Par les périls de cette plongée dans le matin,
Et j’avais pour nos têtes nues,
Courbées, comptées, un inutile amour.
L’oppression et le vide autour de cet espace
quand, l’auto arrêtée sur la route, l’armée
examine sa marque et sa plaque et, tandis qu’à la vitre
un soldat se penche, tu en aperçois d’autres
sur la colline au-delà, qui observent
derrière leurs mitrailleuses pointées sur toi
et tout est pure interrogation
jusqu’à ce qu’un fusil bouge et que tu avances
accélérant avec prudence et détachement –
un peu plus vide, plus épuisé, comme toujours
par ce frissonnement de l’être,
soumis pourtant, et docile.
Et tu conduis vers la frontière de l’écriture
où tout recommence. Les mitrailleuses sur leurs trépieds ;
le sergent qui répète au talkie-walkie
ton état-civil, attendant le braillement
qui te libérera ; et le tireur d’élite
qui te vise depuis le soleil comme un faucon.
Et soudain tu es au-delà, suspect mais libre,
comme ayant gagné au travers d’une cascade
le sombre courant d’une route asphaltée,
passant les voitures blindées, fuyant entre
les soldat postés qui affluent et refluent
pareils à l’ombre des arbres sur la vitre luisante.

Seamus Heaney Prix Nobel de Littérature 1995

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La guerre civile en Irlande, passant arrêté et fouillé par un policeman : [photographie de presse] / [Agence Rol]

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