Joseph Kessel:Les Cavaliers

Joseph Kessel : Les Cavaliers 1967

Dessin Michel Bois,lettre originale Médiathèque de l’Agglo Pau-Pyrénées

L’action  se passe en Afghanistan. Un Bouzkachi est organisé à Kaboul (un Bouzkachi est un jeu guerrier très violent à cheval où chaque cavalier doit s’emparer de la dépouille d’un bouc, la traîner sur une certaine distance entre deux poteaux et la ramener au poteau de départ. Tous les coups sont permis : taper, frapper, désarçonner l’adversaire, ruses diverses….) 

Extrait :

Le jour de gloire

    Les trompettes de cavalerie sonnaient.

 Le ciel était pur, et chaud le soleil,et bonne le brise qui arrivait des monts enveloppés de neige.Sous le souffle des cimes ondulaient,claquaient,dansaient,chantaient drapeaux,standards,fanions,oriflammes plantés tout autour du terrain plat de Bragami,dans le voisinage de Kaboul.A six mille pieds d’altitude allait se jouer le premier bouzkachi du Roi.

  Le champ était très vaste mais sans démesure.Les cavaliers ne pouvaient pas s’échapper et s’évanouir pendant des heures au fond d’espaces informes,ainsi qu’ils avaient coutume de le faire dans leur steppes natales.Ici,les spectateurs étaient assurés de ne point perdre de vue leurs galops et leurs combats.

  Au nord,les maisons d’un village en torchis,fraichement repeintes de leurs tons roses et bleu semblaient une enluminure sur le fond des montagnes.A l’ouest s’étirait une longue muraille.A l’est,une file de camions bariolés aux teintes les plus éclatantes formait une autre paroi.Enfin, vers le midi,juste derrière la route,s’élevait une colline.Tout cela,murs,camions,toits plats des maisons,replis du sol-tout était recouvert comme submergé par un flot d’étoffes lâches-tuniques,braies,franges de ceinture,pans de turban-qui bouillonnaient au gré de la brise.En vérité,on eût dit,à voir cette multitude,qu’il ne restait plus à Kaboul ni un jeune homme,ni un vieillard,ni un enfant.

  Les trompettes sonnaient.

  Leur chant aigu,joyeux et aussi ailé que le vent,tenait en alerte des milliers et des milliers de gens qui,pour la plupart,avaient fait à pied,le matin,dans la poussière les quatre lieues qui séparaient la capitale de Bragami.Et il en venait toujours d’autres.Des colonnes poudroyantes,traversées de rais de soleil,suivaient et précédaient leur cheminement.Quand,enfin,ils touchaient à la colline,située au sud de la route leur soif était grande.Ils allaient tout de suite vers les tchaïkhanas éphémères ou bien vers les tréteaux chargés de raisins,de melons ,de pastèques et de grenades que les marchands astucieux avaient dressés la veille.Les moins pauvres appelaient à grand cris l’un des batchas qui circulaient à travers la foule avec des narguilés pour lesquels on payait bouffée par bouffée.

 Les trompettes sonnaient.

 Face à la colline de l’autre coté de la route,qui en longeait la base,trois pavillons de toile gaie et de bois clair,construits cote à cote à l’occasion de la fête,empiétaient sur le terrain de jeux.Le peuple, tout imprégné de souvenirs nomades,leur donnait le nom de grandes tentes.

De hauts dignitaires afghans,vêtus à l’européenne et coiffés de koulas,occupaient l’observatoire de droite.Les étrangers d’importance emplissaient la tente de gauche.Par contre,dans la tente ancestrale où un grand fauteuil cramoisi se dressait juste au milieu,il n’y avait encore personne.Elle était réservée au Roi.

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