aquarelle Michel Bois

« …Sans trop savoir où me conduisaient mes pas, j’étais sorti de la ville bruyante, et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le bout de l’horizon. 
Je marchais devant moi, suivant les chemins de traverse et m’arrêtant le soir devant 
les auberges écartées. Le son d’une voix humaine, le bruit d’un pas, me faisaient frissonner ; mais, quand je cheminais solitaire, j’écoutais avec un plaisir mélancolique le chant des oiseaux, le murmure de la rivière et les mille rumeurs échappées des grands bois. 

Enfin, marchant toujours au hasard par route ou par sentier, j’arrivai à l’entrée du pre- 
mier défilé de la montagne. La large plaine rayée de sillons s’arrêtait brusquement au 
pied des rochers et des pentes ombragées de châtaigniers. Les hautes cimes bleues aperçues de loin avaient disparu derrière des sommets moins hauts, mais plus rapprochés. À côté de moi la rivière, qui plus bas s’étalait en une vaste nappe, se plissant sur les cailloux, coulait inclinée et rapide entre des roches lisses et revêtues de mousses noirâtres. Au-dessus de chaque rive, un coteau, premier contrefort des monts, dressait ses escarpements et portait sur sa tête les ruines d’une grosse tour, qui jadis fut la gardienne de la vallée. Je me sentais enfermé entre les deux murailles; j’avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit ; derrière moi étaient restés ennemis et faux amis. 

Pour la première fois depuis bien longtemps, j’éprouvai un mouvement de joie réelle. 
Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m’arrêtai pour aspirer avec volupté l’air pur descendu de la montagne. 

Dans ce pays, plus de grandes routes couvertes de cailloux, de poussière ou de boue ; 
maintenant j’ai quitté les basses plaines, je suis dans la montagne non encore asservie! 
Un sentier, tracé par les pas des chèvres et des bergers, se détache du cheminot plus 
large qui suit le fond de la vallée et monté obliquement sur le flanc des hauteurs. C’est 
la route que je prends pour être bien sûr d’être enfin seul… »

Histoire d’une montagne 1876

 

Élisée Reclus, de son nom complet Jacques Élisée Reclus, né à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde) le  et mort à Torhout en Belgique le , est un géographe libertaire et militant anarchiste français.

Communard, théoricien anarchiste, il fut un pédagogue et un écrivain prolifique. Membre de la Première Internationale, il rejoint la Fédération jurassienne après l’exclusion de Michel Bakounine. Avec Pierre Kropotkine et Jean Grave, il participe au journal Le Révolté.

En 1892, il est invité par l’Université libre de Bruxelles qui lui offre une chaire de géographie comparée à la Faculté des sciences. Mais avant même d’avoir commencé, le cours est suspendu fin 1893 à la suite de l’attentat à Paris d’Auguste Vaillant(auteur d’un attentat contre la Chambre des Députés à Paris et qui sera guillotiné). Il donne alors ses premiers cours dans les locaux de la loge maçonnique Les Amis philanthropes. En , avec d’autres professeurs démissionnaires, il crée à Bruxelles l’Université nouvelle.

Citoyen du monde avant l’heure, précurseur de la géographie sociale, de la géopolitique, de la géohistoire et de l’écologie, ses ouvrages majeurs sont La Terre en 2 volumes, sa Géographie universelle en 19 volumes, L’Homme et la Terre en 6 volumes, ainsi que Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne. Mais ce penseur qui vit de sa plume aura également publié environ 200 articles géographiques, 40 articles sur des thèmes divers, et 80 articles politiques dans des périodiques anarchistes.

La revue Hérodote le considère comme l’un des géographes les plus importants de son temps, au point d’avoir consacré deux numéros entiers à son œuvre en 1981 et 2005.


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